Fantasy-Source.com > Article > Miyazaki Et Son Château AmbulantChaque nouveau film d’Hayao Miyazaki provoque chez les cinéphiles un état de transe : on rie, on pleure, on se morfond jusqu’à l’arrivée du messie. Quoi de plus ordinaire ! Son Château ambulant fascine par une histoire démesurée, émouvante et tordante. Nous vous mettons à l’épreuve, même sans nos conseils, vous irez le voir en salles. Studio Ghibli, encore merci.
Hayao Miyazaki ou le marchand de rêves
Pluie de cendres, cendres de pluie : la famille de Hayao Miyazaki (forte de quatre enfants) se voit contrainte de fuir Tokyo sous les tannants bombardements américains. C’est ainsi qu’en 1941, elle se réfugie à Utsunomiya, une zone de sécurité où elle emménagera durant quelques années. Toutefois, un malheur ne vient jamais seul : la mère de Hayao tombe gravement malade d’une tuberculose spinale en 1947. Elle restera alitée pendant neuf ans avec comme âme protectrice son fils qui lui adressera un portrait autobiographique dans Tonari no Totoro (Mon voisin Totoro).
C’est à son arrivée au lycée, et plus particulièrement au visionnage du premier film d’animation en couleurs La légende du serpent blanc (Taiji Yabushita), que Hayao verra clair en son destin de cinéaste. Il choisit la filière économique mais voudra rapidement se ménager des pauses pour exprimer sa passion en dessinant des avions (d’où son intérêt pour le travail de son père, gérant d’une entreprise en construction aéronautique). Il ne rate pas moins l’occasion de sortir diplômé en fin d’études.
Son coup de crayon l’amènera à être remarqué par la Tôei dôga, l’une des plus importantes sociétés d’animation. Il y travaille en tant qu’intervalliste (créer les phases intermédiaires entre chaque scène) sur le film Les Fidèles Serviteurs canins (Wan Wan Chushingura) avant d’être enrôlé sur la série télévisée Ken, l´enfant-loup (Ôkami Shônen Ken), concurrent direct d’Astro, le petit robot (Tetsuwan Atomu).
![]() |
![]() |
![]() |
| Hayao Miyazaki, encore merci. | Princesse Mononoké met en question le rôle des Hommes et de la nature. | Mon voisin Totoro ou l’allégorie de la touchante sensibilité humaine. |
Toutefois, après s‘être inventé syndicaliste revendiquant une hausse des salaires pour les métiers de l‘animation, Miyazaki quitte la Tôei à la faveur de son rival : A Production. C’est alors qu’il est amené à travailler sur sa première série télévisée, Conan, fils du futur, et sur Le Château de Gagliostro, un classique au Japon.
Puis, Miyazaki se retirera un temps de la scène. Il trébuche en n’arrivant pas à boucler ses projets. Il décide alors de revenir à ses sources en retrouvant sa passion juvénile : la BD. Il réalise ainsi Nausicaä de la vallée du vent en 1984. Son œuvre rencontre un succès incontestable au point de lui offrir la possibilité de fonder, avec son collaborateur et ami Isao Takamatsu, son propre studio : Ghibli est né. Nos deux compères, animés par la vive intention de proposer à leur public une animation traditionnelle de qualité, enchaînent les projets à succès : le rêveur et comique Laputa, le château dans le ciel (1986 au Japon ; 2003 en France), le réaliste et nostalgique Mon voisin Totoro (1988 au Japon ; 1999 en France), l’insouciant et charmant Kiki, la petite sorcière qui, seulement un an plus tard, marque un record d’entrées avec un total de 2,5 millions.
S’ensuit une pause où il se concentra sur le poste de producteur en aidant notamment Takahata pour Le tombeau des lucioles.
1992 signe son retour en force. La farce Porco Rosso crève l’écran et marque le début d’une indissociable collaboration avec le compositeur Joe Hisaichi (également autour des bandes originales des films mettant en scène Takeshi Kitano). Puis, Princesse Monoké connaît un succès sans précédent au Japon en totalisant ni plus ni moins que 13 millions d’entrées (mieux que E.T) ! Son arrivée en France est alors vivement chaperonnée par la presse, ce qui lui permet de trouver la considération de 500 000 spectateurs.
Toutefois, sa meilleure performance, Miyazaki la signe avec Le voyage de Chihiro en multipliant les chiffres faramineux (21 millions d’entrées au Japon, 1,5 en France ; 200 millions de dollars de recette) et en étant couronnée par un Ours d’Or au Festival de Berlin 2002.
Enfin, Miyazaki nous offre sa dernière œuvre, Le château ambulant que nous tardons plus de traiter en détails dans la partie suivante.
Le château ambulant ou la poésie du temps
Europe occidentale proche du XXe siècle. La fillette effacée Sophie partage sa vie avec sa belle-mère et ses deux sœurs dans une ville où la promenade incessante du château ambulant de Hauru éveille la crainte et la curiosité des habitants. Alors qu’on la croyait condamnée à travailler sans relâche pour maintenir la chapellerie de son défunt père sur pieds, un (mal)heureux concours de circonstances la changera en une vieille femme ratatinée. Elle s’enfuit alors dans les montagnes pour trouver de l’aide auprès de sa sœur. Toutefois, pour s’abriter de la pluie et retrouver la force de continuer sa marche, elle pénètre (malgré les préjugés d’autrui) dans le château ambulant. Elle y rencontre Calcifer, le démon du feu et Marko, un mouflet qui s’invente messager. A l´image de son propriétaire, Hauru, la bâtisse est habitée de pouvoirs mystérieux, jouant de métamorphose pour perdre ses indésirables visiteurs. Cependant, plus énergétique que jamais, Sophie accomplit des miracles en décidant de remettre de l’ordre dans ce château. Son histoire avec Hauru ne serait-elle alors qu’à ses balbutiements ?
Se reconstruire comme une réflexion sur le passage du temps
Plus qu’une fable loufoque où le bien et le mal s’affrontent, se neutralisent et s’acceptent, Hayao Miyazaki offre une réflexion sur les apparences, le temps qui passe sans tomber dans le moralisme suintant. Une sorte d’invitation à savourer chaque instant pour ne pas regretter les rancoeurs du lendemain. C’est du moins ce que comprendra Sophie en adaptant son comportement au contact de ses compagnons de route : Calcifer, Marko et Navet. Elle arrive triste comme un menhir (au point de ne plus s’accepter) pour repartir aimée et finalement consciente de tous les petits plaisirs que la vie peut apporter. Miyazaki joue sur ce changement d’état d’âme par un ressort original : dans certains passages, on la voit avec un visage rajeuni, montrant qu’elle a changé, fournit un effort et dans ce sens, s’est surpassée. Ce procédé apparaît essentiellement lorsqu’elle doit ternir tête à des phases périlleuses ou brûle d’honnêteté pour se faire entendre de son auditoire. Comme un fil rouge traversant toute l’œuvre, c’est ainsi qu’on retrouve une lutte contre le passage du temps. La sympathie du public va à Sophie qui, à défaut d’avoir vécu une enfance épanouie, cherche à mieux se connaître dans un corps et une mentalité étrangers.
![]() |
![]() |
![]() |
| Non, Sophie ne sortira pas ce soir. | Le château ambulant : une rime entre "laisser-aller" et splendeur. | Une ville bourgeoise qui marie monde contemporain et moyen âge. |
Synthétique, fabuliste et cocasse
Toutefois, ce parcours initiatique ne se réalisa p as non sans aides. Hayao Miyazaki dû en effet repousser les limites du cinéma sur deux plans pour immerger son spectateur et anti-héroïne.
PLUS QU´UN FILM, UNE OEUVRE. Plusieurs accroches nous permettent en effet de qualifier le Château ambulant comme une film synthétique. Tout d’abord, la ville natale de Sophie qui s’assimile (à défaut de ressasser) à celle de Kiki (Kiki, la petite sorcière) par son degré de civilisation : moteur à explosion, expansion du commerce, société compartimentée… Puis, le duo héroï-comique de la mamie (anciennement la sorcière des Landes) et du chien. A l’instar du corbeau et de la souris du Voyage de Chihiro, Miyazaki joue de fil en aiguille avec cet humour venu de nulle part (soucis volontaire de ne pas vouloir présenter ce type de personnages) : on rie profondément devant une mamie aux stéréotypes spécieux et qui se retrouve cajolée comme à sa tendre enfance, laissant loin derrière elle sa frénésie satanique. Enfin, on retrouve le goût de l’allégorie de Miyazaki en le personnage de Hauru. Tel Okoto (le dieu sanglier de Princesse Mononoké) et Haku (Le Voyage de Chihiro), le magicien noir Hauru s’avère être le représentant humain d’un kami (dieux de la nature). Par sa force divine symbolique, il jouera un rôle récurrent dans le conflit qui oppose deux fortes têtes magiciennes (sujet tapis avec lequel nous renouerons juste après).
PLUS QU´UN FILM, UN APOLOGUE. Comme à son habitude, Hayao Miyazaki (et les studios Ghibli) maquille la réalité, non pour donner lieu à un moralisme malhabile, mais pour nous faire perdre pied. Tout au long de l’intrigue, le spectateur ne peut se détacher de cette vision fabuliste. Le parcours initiatique de Sophie émerveille. On la découvre chapelière téméraire pour la laisser à ses rêves de jeune princesse amoureuse. De même, sa ville natale éblouit par ses couleurs chatoyantes où comme dans les contes, le peuple obéit à une reine dépendante de ses vassaux bouffons à mi-temps. Enfin, l’intrigue met en scène des magiciens (noirs) et des démons (implicitement). Le portrait de Hauru est magistral tant elle fait preuve de sensibilité, de maturité et d’intelligence. On suit un jeune adulte déterminé qui inspire classe mais qui cache sous sa cape des secrets, des "faiblesses" comme l’illustre la scène du bain.
PLUS QU´UN FILM, UNE FRANCHE PARTIE DE RIGOLADE. En parallèle avec les crasses de la vie, le Château ambulant offre un comique pesé proche de celui britannique. A défaut d’être pleinement exposé, il se découvre à travers un comique de caractère (en Calcifer) et de situation (Sophie qui revient plusieurs fois à son miroir en marmonnant de stupéfaction pour s’assurer que c’est bien son image qui est reflétée). Rarement, on rira par un dialogue. Miyazaki cherche à attirer, immerger un spectateur plus intéressé et, force est de constater, y arrive avec brio.
![]() |
![]() |
![]() |
| L’homme face à la nature. | Bien qu’ayant pactisé avec un démon, Calcifer contribue lui aussi au comique du film. | Quel souci du détail ! |
La Guerre comme sujet tapis
Néanmoins, tout ce comique deviendrait lassant (quoique…) sans un sujet plus amer sous-jacent. Du moins, le Château ambulant aurait perdu de son exhaustivité et de sa subtilité. C’est ainsi que Miyazaki, encore empreint du drame de son enfance (il dû fuir Tokyo sous les bombardements américains), expose sa vision sur la seconde guerre mondiale lors de la scène où la ville natale de Sophie croule sous des assauts aériens meurtriers. Cette parabole antimilitariste pousse alors peut-être le film au surrégime. Le dernier tiers de l’intrigue tarde à se replier sur une happy end communicative. Rien de grave toutefois mais voyez-vous, le critique se veut prêcheur du bon et du moins bon.
Humaniste, le Château ambulant pose sur les épaules de chacun de ses deux héros une réflexion : le passage du temps pour Sophie, la vilaine guerre pour Hauru. Il multiplie les occasions de déclencher le rire chez le spectateur et en ce sens se montre exhaustif sur tous les registres. Croire en les préjugés qui stigmatisent le film d’animation comme enfantin serait un crime. Autrement dit, on a adoré.